Comment mieux faire société ?
retranscription de la conférence du 13/11/25
Comment mieux faire société ? #1 : la mémoire, est la première d’un cycle de neuf conférences. Elle a eu lieu le 13 novembre 2025, dans le cadre de la commémoration des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et en Seine Saint-Denis.
Commandé par L’Autre Canal, ce cycle de conférences sur trois ans explore les enjeux du vivre-ensemble à l'aube de rendez-vous démocratiques majeurs.
L'objectif ? Transformer une salle de concert en un espace de réflexion citoyenne. À travers des thèmes comme la mémoire, le vote ou la culture, des intellectuels et chercheurs viennent échanger avec le public.
Jacques Walter, dix ans, qu'est-ce que ça représente dans un processus de mémorialisation ?
À la fois beaucoup et pas beaucoup. Beaucoup parce qu'on prend conscience que ça s'éloigne. Les cérémonies comme celle d'aujourd'hui, à Nancy ou ailleurs, réactivent le souvenir. Et puis, pas beaucoup, parce que si on veut comprendre comment se joue une mémoire, il faut s'inscrire dans la longue durée. La mémoire est fragile. Pour certains conflits qui ont été pourtant fondamentaux, il ne reste rien. Donc, la question qu'on peut se poser, c'est pour les actes terroristes, les attentats, combien de temps durera cette mémoire ? Ce n'est pas de la magie. Il y a ce que l'on appelle des entrepreneurs de mémoire. Des associations, des bénévoles, des scientifiques, des élus locaux. Ils sont fondamentaux dans ce processus.
Un grand procès comme V13, c'est important dans le phénomène de la mémorialisation ?
Pour la mémorialisation, en partie. Mais c'est d'abord une affaire de justice. Le fait qu’il devienne à ce point un procès historique, c’est un choix qui est en même temps politique et civilisationnel. On construit en quelque sorte une mémoire d'avenir. C’est fondamental, surtout qu'il y a une sorte de garantie d'objectivité. On est dans un cadre judiciaire, on doit prêter serment, on doit dire la vérité. C'est l'occasion pour les parties civiles, lorsqu'elles sont appelées comme témoins, de dire leur vérité. Ce procès, c'est le lieu où s'exprime, dans un cadre réglementé, ce que je pourrais appeler ou que d'autres peuvent aussi appeler la vérité du témoin. On n'est pas en train de construire la vérité de l'événement : on permet à des individus de dire leur vérité. Je pense que c'est vraiment quelque chose de fondamental. Essayer de savoir ce qui s'est exactement passé, c'est un travail ou d'enquête policière ou sociologique.
“La mémoire est fragile."
Est-ce qu’il y a une façon française de produire de la mémoire ?
En France, ce qui domine le discours public, par rapport à notre mémoire du 13 novembre, c’est le discours des victimes. On n'entend pratiquement rien sur les assaillants, sur les terroristes. C'est une caractéristique française. Lorsque l’on étudie la manière dont se construit la mémoire collective, publique, les manifestations, le discours circulant aux États-Unis, ce n'est pas la figure de la victime qui va dominer le discours public. C'est la figure du héros. Ceux qui auront essayé de sauver des gens, les sapeurs-pompiers qui auront été près des tours, etc. Dans les sociétés occidentales, la mémoire est un processus avec des régularités, mais qui se thématise de façon différente.
Et quelle est la place du dialogue dans le processus de mémorialisation ?
Il faut se parler. J’ai vu récemment un dialogue entre le président de l'association All For Paris et l'avocate de Salah Abdeslam. Ils ne faisaient pas de cinéma. Il y avait un vrai dialogue entre eux. Ils expliquaient que durant tout le procès, ils avaient dialogué. Ils se retrouvaient à la buvette, au moment des audiences, etc. La fraternité n'est pas un vain mot.S'il y a une coupure absolue, si on ne se parle plus, on ne peut arriver à rien. Il faut essayer de comprendre et c'est très difficile. L’idée, ce n’est pas d'accepter passivement. Mais c'est essayer de comprendre. Quand il y a une possibilité de lien, il faut y aller. Ce n’est pas du tout un modèle, mais après le génocide au Rwanda, il y a eu des rencontres organisées entre victimes et bourreaux. On peut trouver ça terrifiant ou naïf. Mais il fallait renouer les fils.
Comment est-ce qu'on répare les vivants ?
Si j'avais la solution, je m'empresserais de la donner. Il y a trois éléments qui sont très importants et qu'on retrouve dans tous les massacres de masse. Je fais le lien avec d'autres études que j'ai pu réaliser sur la Shoah, sur le Rwanda, sur l'ex-Yougoslavie. Il faut pour ainsi dire que la société fasse le point. D’abord sur la culpabilité. Ce sentiment hante toujours une société et surtout les survivants. La sensation de ne pas avoir fait ce qu’il fallait ou la culpabilité d'être là alors que d'autres ne le sont plus. Il y a aussi un très fort sentiment et des actes de solidarité. Dans ces situations extrêmes, c'est très important de le publiciser, d'en faire quelque chose. Les témoignages servent aussi à cela parce que ça fait partie de la réparation. Montrer que même là où il y a le pire de l'humanité, c'est l'ensemble de la condition humaine qui est concerné et qui réagit. Dire que cette solidarité est possible, qu'elle sauve des vies, c'est un point extrêmement important.
Mais enfin, cela ne doit pas masquer une forme de réalité. J'ai rencontré de nombreux survivants de camps de concentration et surtout d'extermination. Toutes les conduites n'ont pas été héroïques. Il faut prendre l'ensemble en compte. Si on mythifie la conduite que chacun a eue, qui n'est qu'une forme d'héroïsation, on construit une sorte de leurre. Je pense que ce qui nous aide à survivre, c’est d’avoir de la lumière. C'est-à-dire que de se dire que des situations comme celles-ci sont compliquées.
Qu'est-ce qui aide une société à avancer après de tels événements ?
La commémoration est très importante. Une société en a besoin. Mais je pense que c’est la raison qui permet à une société d’avancer. Et c'est l’action au quotidien. Lorsque des groupes sociaux se heurtent, lorsque l’on a des conduites d'exclusion, lorsque l’on a de la stigmatisation, une société est en danger. Le terrorisme dont on parle, ce n’est pas un terrorisme d'extrême droite, ce n’est pas un terrorisme d'extrême gauche, c'est un terrorisme islamiste. Comment avancer sans que se développent des sentiments anti-arabes ? Sans que se développe une conduite qui soit hostile à l'islam en tant que tel et pas au fondamentalisme islamiste ? Comment éviter diverses formes de racisme et en même temps, comment combattre l'antisémitisme ?
“Ce qui nous aide à survivre, c’est d’avoir de la lumière.”
L’enjeu pour la société serait donc de rester unie ?
Il y a une unité sur le moment. On se souvient de l'unité de la France, de ce sentiment de communion et de communauté nationale soudée dans ces moments traversés par le pays. Dix ans après, ça s'effrite. Regardez où nous en sommes aujourd'hui. Il faut essayer de comprendre notre position par rapport à cet idéal auquel presque tout le monde, je dis bien presque tout le monde, adhère, c'est-à-dire une cohésion nationale, une entente entre les groupes, et les manifestations de discordance très fortes, de tensions qui existent en réalité entre les groupes.
Existe-t-il des méthodes concrètes ?
Je pense que l'action, c’est des moments comme ce qu’on est en train de faire. C’est aussi des actions de terrain, avec des petits groupes, avec de la proximité. On n'y arrivera pas avec des grands discours. Ce n'est pas possible. Je pense que vraiment, c'est la dissémination et les engagements citoyens de vous, de nous, de moi, d'autres, dans des petites actions qui permettent d'avancer. Le grand soir où tout le monde va se réconcilier et s'embrasser, je n'y crois guère. Pas besoin d'être un grand savant pour dire de telles banalités. C'est le travail au quotidien, c'est le tissu associatif, c'est le rôle des élus locaux. Il faut prendre soin les uns des autres. On peut toujours avoir des grands slogans, mais ils ne fonctionneront pas.
Jacques Walter est professeur des universités émérite, ex-directeur du Centre de recherche sur les médiations à l’Université de Lorraine et codirecteur de la revue Questions de communication. Il fait partie du programme de recherche transdisciplinaire 13-Novembre, qui étudie la construction et l'évolution de la mémoire des attentats du 13 novembre 2015. Il est le premier invité de ce cycle de productions.
L’Autre Canal est une salle de musiques actuelles basée à Nancy (54). À l’origine de ce projet, la SMAC accueille les conférences Comment mieux faire société ? à raison de 3 par an, entre 2025 et 2028.
Première Pluie est un média indépendant basé dans le Grand Est, qui produit notamment un magazine trimestriel gratuit.
Arthur Guillaumot est directeur de la rédaction du média Première Pluie et CEO de l’agence de communication dernier soleil. Il élabore et présente les conférences, et coordonne leur parution écrite.
Otilly Belcour est comédienne. Pendant les conférences, elle assure la lecture des textes choisis.
Emmanuel Carrère est écrivain. En 2022, il a publié chez P.O.L. V13, la chronique judiciaire du grand procès des attentats du 13 novembre, qui a eu lieu entre septembre 2021 et mai 2022 devant la cour d’assises spéciale de Paris.
Valentine Poulet est directrice artistique et graphiste pour le média Première Pluie et l’agence de communication dernier soleil. Elle a imaginé l’identité graphique de la production papier et numérique qui fait suite à chaque conférence.
« Le mal imaginaire est romantique, romanesque, varié ; le mal réel est morne, désertique, ennuyeux. Le bien imaginaire est ennuyeux; le bien réel est toujours nouveau, merveilleux, enivrant. »
Simone Weil, philosophe
L’accent de la vérité : J'ai lu, entendu dire et quelquefois pensé que nous vivons dans une société victimaire, qui entretient une confusion complaisante entre les statuts de victimes et de héros. Peut-être, mais une grande partie des victimes que nous écoutons jour après jour me paraissent bel et bien des héros. À cause du courage qu'il leur a fallu pour se reconstruire, de leur façond'habiter cette expérience, de la puissance du lien qui les noue aux morts et aux vivants. Je me rends compte en relisant ces lignes qu'elles sont emphatiques, mais je ne sais pas comment le dire moins emphatiquement : ces jeunes gens, puisque presque tous sont jeunes, qui se succèdent à la barre, on leur voit l'âme. On en est reconnaissant, épouvanté, grandi.
V13, Emmanuel Carrère
« Une fois scruté le visage d’un être humain, il devient beaucoup plus difficile de le tuer. »
Emmanuel Levinas, philosophe
Seulement comprendre
Il faut l'avouer : les gens qui ont le goût des procès, chroniqueurs judiciaires de métier ou d'occasion comme moi, ce sont les coupables qui les fascinent, plus que les victimes. Les victimes, on les plaint, mais ce sont les coupables dont on cherche à comprendre la personnalité. Ce sont leurs vies qu'on scrute pour repérer l'accroc, le point mystérieux où ils ont bifurqué vers le mensonge ou le crime. Au V13, c'est le contraire. Les cinq semaines de témoignages des parties civiles nous ont bouleversés, dévastés, et presque quatre mois plus tard ce qui remonte ce sont leurs visages mis à nu par la tragédie. Les accusés, après ça ? On pensait que ce serait passionnant, leurs interrogatoires, en réalité ça ne l'est pas vraiment parce qu'ils n'ont rien à dire. Enfin, rien... C'est bête de dire rien, ça veut surtout dire qu'on n'a pas su écouter. Pas cherché à comprendre. Oublié le grand précepte de Spinoza : ne pas juger, ne pas déplorer, ne pas s'indigner, seulement comprendre. (La position inverse a été défendue par notre Premier ministre de l'époque, Manuel Valls, en ces termes vertueusement outrés: « Comprendre, c'est déjà excuser. » Je ne suis pas d'accord avec Manuel Valls.)
V13, Emmanuel Carrère
« L’amour du méchant n’est pas l’amour de sa méchanceté, ce serait une perversité diabolique. C’est seulement l’amour de l’homme lui-même, de l’homme le plus difficile à aimer. »
Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicologue